La liste

Tu t'appelles Maxime. C'est pourquoi tu fêtes ton anniversaire à Courtepaille.
Tu t'appelles Louis. C'est pourquoi Maman lave tes slips souillés.
Tu t'appelles Myriam. C'est pourquoi tu considères que la voyance est une science.
Tu t'appelles Valérie. C'est pourquoi tu fumes à domicile et que tes murs sont jaunes.
C'est ainsi.

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75//xavière

                                    

Xavière, depuis quelques années, est ennuyée de porter le même prénom que la femme de l’ancien maire de Paris.

Ce qui ne l’empêche pas d’être de droite.

Xavière porte des vestes pied-de-poule, des gros colliers de perles, un lourd chignon brun, teint. Elle a une vingtaine de petits-enfants à prénoms composés, qu’elle acueille à la Toussaint dans sa maison de campagne, demeure de charme en bordure de forêt de Rambouillet.

Amatrice de taxidermie et de concours canins,  elle entretient des rapports amicaux avec son personnel de maison, fondés sur le dialogue, la compréhension mutuelle et l’humour. Son jardinier, Mohammed, est vite devenu son confident. Ils échangent régulièrement autour d’un verre d’eau, abordant sans tabou les grandes questions de ce monde. Depuis qu’il est à son service, Xavière comprend mieux les rites et les coutumes de ces barbus poseurs de bombes.

Elle préfère cependant l’appeler Henri.

Xavière, femme de combats, est marraine de l’association Les Enfants de la lune. Elle se rend donc fréquemment au chevet des petits malades : une fois tous les deux ans, pour la photo du Courrier des Yvelines, avec son chèque géant. Parfois, elle organise des dîners de charité, très courus. L’année dernière, elle a pu manger à la table de Michèle Bernier et Roger Karoutchi.

Isabelle Balkany vient tous les ans ; elles s’entendent à merveille.

Il existe une chose que Xavière déteste plus que la mendicité : Eva Joly. A ses yeux, cette hystérique incarne à la fois les dérives d’une justice beaucoup trop zélée et l’héritage baba-cool et partouzard de Mai 68. Lorsqu’elle évoque l’écologie, Xavière glousse : « Mais que va conduire Philippe (Aboubakar) ? Un RER ? »

Xavière a revendu à contrecœur son petit chalet de Megève. Pourtant, elle y avait passé ses plus belles vacances d’hiver. Mais la station n’est plus ce qu’elle était. Ce village où il faisait bon manger des fondues au champagne est devenu un repaire de milliardaires chinois, qui sont tout petits et qui rient fort.

« Certainement des magnats du soja. Ou du riz. Allez savoir, Hubert (Rachid)… »

Depuis très, très longtemps, Xavière avait tout deviné des mauvaises manières de DSK, le seul bolchevik qu’elle estimait un peu.



74//Walter

Sarajevo 92 sous une pluie de balles serbes, les enfants-soldats du Mozambique, la bande de Gaza pilonnée. Les fixers indignes de confiance, les bakchichs à allonger, les papiers écrits à la hâte dans des hôtels borgnes quand tout semble se dérober autour de vous. Reporter d’élite, Walter pourrait narrer sa vie de survivant pendant des heures.

Il réserve surtout cela aux petites fraîchement sorties de l’école.

 Walter, avec son bouc roux et ses 53 ans – 30 ans de métier, 15 années de couperose – n’a en réalité jamais bougé son cul de Clermont-Ferrand. Sauf une fois, en 1988, pour un meeting d’Antoine Waechter, qui avait lieu à Saint-Flour. Personne n’était disponible à ce moment ; on avait envoyé Walter.

Après une existence tranquille de localier spécialiste des faits divers – il avait couvert assez brillamment le procès de L’Ecorcheur de Saint-Nectaire –, il est désormais oublié de tous, responsable-adjoint des archives de La Montagne.

« Une bonne place ».

Avec les collègues, c’est autour d’une bonne petite bière (plusieurs grandes) qu’il dévoile sa conception de la déontologie. Ainsi, le Pulitzer auvergnat déclare : « L’important, c’est d’avoir une bonne histoire. On peut pas toujours s’en tenir à la vérité. »

Sous la plume de Walter, une banale histoire de recel de DVD Dorcel pouvait aisément servir de base à la fable d’une plaque tournante de snuff-movies. Son leitmotiv : ajouter le piquant qui fait défaut à la vie. Son astuce : toujours placer un « Arménien prêt à tout pour défendre la famille » ou trouver les mots justes, en pointant astucieusement la prétendue « sorcellerie » d’un vendeur ambulant sénégalais.

D’une manière générale, Walter aime beaucoup écrire le mot « prostitution ».

Le soir, après son passage au « Diplo », Walter rentre chez lui afin de déguster un Bolino. Il ouvre alors une bonne petite bouteille de rosé et un SAS. Malin, Walter a intelligemment fluoté les pages où il y a de l’action, c’est-à-dire des scènes de cul soft-porn, où des paras usent de « leur glaive de chair » pour transpercer des « abricots gorgés de soleil »

Depuis que sa femme est partie avec le type de la météo de France 3 Auvergne, Walter voit moins les gosses. D’après lui, le petit dernier est un incompris. Il sait ce que c’est.

Ce petit génie de l’informatique est souvent convoqué par le principal du collège. La semaine dernière, au cœur du CDI, Nicolas s’est fait gauler en train d’explorer le tag « brutal » sur Youporn. Initialement, il devait réaliser un exposé sur les panneaux photovoltaïques.

Bien sûr, Walter tape dans la caisse du CE.



73//Victoria

Quand Victoria, vingt-sept ans, méprise son interlocutrice (une femme mal habillée), elle la toise, l’appelle « ma chérie », et lui souffle au visage une bouffée de sa Vogue.

Sa peau est impeccable, comme sa dentition et sa Mini. Elle se parfume, sans excès. Tôt le matin, quand personne ne la voit, elle avance  en équilibre sur le bord du trottoir, pour parfaire sa démarche. Si jamais on la surprenait, elle dirait : « Une vieille habitude ».

Elle entretient en effet la rumeur sur son activité de model, parallèle à celle, bien réelle, de pigiste au Figaro Madame, pour lequel elle bidouille des potins politiques qu’elle tient de « ses sources » (la plupart du temps, de Google Actu).

Issue de la bourgeoisie angevine, elle s’accorde tout de même deux ou trois mots de verlan, en soirée. À la Der de l’Institut Supérieur d’Economie, alors que chacun glissait nu dans le vomi de son voisin, elle est allée jusqu’à dire : « C’est un truc de ouf ».

Elle est trop fan d’Arno et de Raphaël (Klarsfeld et Enthoven), qu’elle appelle par leur prénom et dont elle cite les tweets. Elle achète tous leurs livres, s’il y a leur photo en couverture. Mais ce qu’elle lit vraiment, c’est son exemplaire dédicacé de Mes rêves, mes passions, mes espoirs, d’Elodie Gossuin, qu’elle jalouse en secret et méprise en public : « C’est truffé de fautes », ment-elle dès qu’elle en a l’occasion.

Un jour, en voyant Jean Sarkozy à la télévision, elle a lâché à l’attention de ses copines : « One day, I’ll fuck this guy ». Pourtant, d’ordinaire, elle tombe amoureuse d’hommes certes riches et installés, mais aussi mariés et plus vieux qu’elle, pour peu qu’ils la traitent comme de la merde. C’est qu’elle déteste les hommes gentils, qui, s’imagine-t-elle, vendraient femme et enfants pour voir ses petits seins. Mais de temps en temps, elle rêve de prendre un pauvre type au hasard dans la rue - un « grand Black » par exemple- et le laisser disposer de son corps.

C’est en tout cas ce qu’elle raconte à son « amant » - un sosie de Christian Estrosi – pour précipiter son divorce.

Victoria fait miroiter une sexualité décomplexée, féline, considérant que la femme, surtout si elle souhaite évoluer dans la sphère politique, doit disposer d’armes de séduction massive – le mot est d’elle.

Effectivement, Victoria sait prendre une voix de petite fille quand elle veut obtenir une faveur de son Estrosi ; mais au bureau, elle se retient de sourire, croise ses jambes gainées de bas noirs, pose ses lunettes sur le bout de son nez, et affecte un air hautain pour donner à ses supérieurs l’envie de lui montrer de quel bois ils se chauffent.

Pourtant, elle garde toujours à l’esprit les reproches de son ancien « amant », un mec de Canal, qui « ne supportait plus de niquer avec une méduse ».

Assez maligne pour extorquer une carte de presse, Victoria s’incruste dans les conseils régionaux Ile-de-France.

Elle appelle cela « la pêche au gros ».



72//Ulysse

Ulysse est en voie de disparition.

La plus grande partie de l’année, la seule compagnie d’Ulysse, ce sont les deux autres Ulysse de son hameau normand. Ils se parlent par monosyllabes, la bouche fermée, pour se saluer ou annoncer l’orage.

Ulysse ne communique pas différemment avec sa femme. Il se rend régulièrement sur sa tombe, pour y ajouter, à la craie, son nom et sa date de naissance, comme s’il avait peur qu’on lui pique sa place. Sur le chemin du retour, il s’arrête au bistrot jouer aux dominos. Il s’envoie sa chopine de rouquin l’hiver, de rosé l’été, et en reprend trois autres, puis une kyrielle de petits derniers pour la route.

Il n’est pas malheureux. D’ailleurs, la question ne se pose pas.

Quand c’est l’heure de Sophie Davant, il hurle, sur sa chaise : « Ah la coche ! J’y ferais ben tâter ma bézette ».

Ulysse se lève avant le soleil, se débarbouille d’un coup de flotte, déjeune d’une pomme en pissant dans le jardin, qu’il observe un moment, avant d’aller gueuler sur les poules qui sont encore allées se cacher du renard garroté l’avant-veille. Il ne va jamais aux champignons sans avoir fait courir le bruit qu’il se rend à la foire de Saint-Vaast-la-Hougue pour y bouffer des anguilles.

Une fois dans la forêt, il fait bien attention de ne pas marcher dans la boue, pour  ne pas laisser de traces, et multiplie les pauses (pipe et goutte) pour décourager Le Boiteux, qui l’aura suivi.

Le reste du temps, il compose, d’une écriture d’écolier, des lettres anonymes adressées aux hommes politiques, qu’il va poster depuis Isamberville, pour les feinter.

Il adore péter très fort, seul chez lui, avant d’ajouter, tout haut : « Hé bé mon bézot, si y tombeu’c’qui tonne y pleuvra d’la merde avant c’soér ». Cela fait partie des petits avantages du veuvage.

Quand l’employé des services sociaux fait la tournée des vieux, Ulysse ne lui ouvre pas le portail, le traite de croque-mort depuis sa fenêtre et lui balance les restes de ses repas, comme à ses poules.

« T’chi tu veux co’, té, agui mauffais ? j’vas t’mett’ une bét’ sû l’coin d’lar’hure ! Branleur !».

Si la petite de l’épicerie (Josette, soixante-sept ans) lui dit : « Vous êtes une force de la nature », il répond que les toubibs et leurs remèdes, c’est pour les autres, c’est-à-dire sa fille à la retraite, ou ses arrière-petits-enfants qui lui demandent sans cesse ce que ça fait de buter un nazi et dont il ne comprend pas les cartes postales envoyées de Djerba sur ordre parental.

Il voit tout ce petit monde une fois par an, à la Toussaint, ce qui tombe bien, puisque la saison de la chasse a déjà commencé : il peut alors faire gras, s’enfiler deux canards entiers pour effrayer ces Parisiens qui se brossent les dents.

Quand ils s’en vont, il retourne en hibernation, en compagnie de son épagneul, qu’il a nommé Féroce, comme les neuf précédents. 



71//Tiphaine

Pour Tiphaine, il y a des images que l’on n’oublie pas.

Comme celle de sa mère, les yeux dégoulinants de larmes, qui témoigne : « C’est un jour spécial. Un jour où qu’on est fiers ».

En effet, lors de la cérémonie qui avait clôturé la fin de son cursus à l’école de police, une équipe de Reportages, l’émission d’investigation de TF1, avait eu la singulière idée de suivre les proches de Tiphaine, depuis leur arrivée à Périgueux en Renault 19 jusqu’au dîner de fête où la jeune prodige fut célébrée non loin de l’A89, à la Taverne de Maître Kanter.

Cette archive, Tiphaine se la repasse quand elle a un petit coup de blues, entre deux cuillères de glace spéculoos - éclats de cookies.

Depuis deux ans, Tiphaine a quitté son Concarneau natal pour promener sa matraque, son Taser et sa cellulite dans l’agglomération de Toulon.

Gardien de la paix, elle tient sa vocation d’un aïeul émérite. Ainsi, dans son casier, on trouve une photo de ce grand-père, honnête gendarme qui, en son temps, servit la France et la Bretagne. Ce papy gâteau fit la « une » de Je suis partout, alors qu’il trinquait en toute quiétude avec la fine fleur de Vichy.

A presque 30 ans, Tiphaine fait un petit 42. Elle regrette cependant que les uniformes taillent un peu juste. Elle qui est faite « comme une bouteille de Perrier » estime que « les femmes, c’est mieux avec des formes ».

A ce sujet, Tiphaine dénonce les ravages de « l’amorexie ».

Pour faire flic, elle s’est mise à l’argot. Aucun collègue n’a relevé lorsqu’elle a évoqué sa fierté à l’égard de la « Maison Poulada ».

Une fois tous les deux mois, Tiphaine décide de se reprendre en main. Elle dit vaguement stop ! à la mayonnaise et s’empiffre de camembert allégé arrosé de Taillefine Fizz Agrumes en faisant la gueule.

Il y a peu, elle a pris un peu de temps pour elle. Elle a posé un aprèm de congé pour s’autoriser une petit folie : la formule « Parenthèse enchantée », avec soin berbère, thé à la menthe et petit brésilien.

« C’était très sympa. Franchement : à refaire. »

Depuis un petit moment maintenant, elle a quelqu’un. Ce « bon ami », qui vient chez elle de temps en temps avec du champagne et des nems afin de la niquer, est un collègue de la brigade. Tiphaine trouve ça excitant de devoir jouer le jeu dans les vestiaires, de faire semblant. Parfois, ils se laissent des petits mots dans leurs casiers respectifs.

Elle : « Tu me manques, bébé. »

Lui : « Ce soir, je dis tout à ma femme. Promis. Soirée nems, demain ?»  



70//Stanislas

Stanislas a une trentaine d’années. Quand on lui demande ce qu’il fait dans la vie, il ne sait jamais vraiment quoi répondre. Tour à tour musicien, vidéaste, graphiste ou écrivain, il finit par se décrire humblement comme performer.

Résidant la plupart de l’année à Berlin (pour le taf), il passe quelques semaines de temps en temps à Riga, car c’est là que ça se passera  d’ici dix ou quinze ans. Il revient de plus en plus rarement à Paris, qui est malheureusement devenue une ville-musée. La dernière fois qu’il y a mis les pieds, c’était pour l’ouverture du Silencio, le club de David Lynch.

« L’endroit est intéressant. Potentiellement. »

Extrêmement exigeant, celui qui trouve le surnom Stan « un peu prol’ » dresse en permanence des top five, sur à peu près tout. Entre Olivier Messiaen et Olafur Arnalds, il s’arrange toujours pour caler un Britney ou un Kylie. Pour en finir avec le jugement de Dieu  d’Artaud est une belle proposition pop. Ubu über alles d’Arnaud Viviant est un disque important.

« Une évidence absolue : La Soupe aux choux est le film le plus punk de ces cinquante dernières années. »

Il y a quelque temps, Stanislas officiait au sein d’un collectif, dont il était le leader. Il n’aime pas reparler de cette époque et a toujours du mal à réécouter leur vinyle, John Cage 99/banana slices undressed qu’il considère comme « trop désengagé, même si assez intéressant, potentiellement ».

La preuve qu’il fallait splitter : ils intéressaient les Inrocks, le magazine le plus has been de tous les temps. Stan y est abonné, mais il ne le dit pas. Il déclare préférer « à la rigueur » Pitchfork, voire Chronic’art, qui a des pages « relativement bandantes » sur les jeux vidéo, qu’il ne lit pas.

Stan est hétérosexuel, mais il trouve ça complètement débile.

Quand il se fait chier, la nuit, en boîte, il commande une Absolut-Cherry Coke, sort de son sac Mille Plateaux de Deleuze, et déclame le texte, au son de la techno minimale.

« Une forme de beauté. Rhizomique. »

Stanislas n’en peut plus d’entendre qu’il ressemble à Edouard Baer, qui n’a pas inventé la barbe de trois jours et les cheveux en pétard. Il ne supporte plus les gonzesses qui trouvent que sa musique ressemble à du Björk, la chose la plus ringarde. Après Radiohead.

Pourtant, Stan se trouve plutôt bon public. C’est vrai qu’il aime Harmony Korine et Andreï Zviaguintsev, qui fait un bon cinéma populaire. Il ne comprend cependant pas qu’on fasse encore des films sans Vincent Gallo et Chloé Sevigny, qui est sublime, potentiellement. A ceux qui le trouvent snob, Stanislas n’a rien à répondre, pour la bonne raison qu’il ne les fréquente pas.

Stanislas est bien emmerdé de ne plus pouvoir dire qu’il votera Arlette Laguiller. Ça marchait bien.



69//Rachel

Pour Rachel, 72 ans, les choses se résument ainsi : « l’Amour de l’Art, l’Art de l’Amour ».

C’est sa devise.

C’est son tombeau.

C’est également l’exergue de son autobiographie, qu’elle a fallacieusement attribué à Saint-John Perse. Cet ouvrage intitulé Mémoires d’un rideau rouge a été courageusement soutenu par un éditeur installé à proximité de Reims. Durant l’unique séance de dédicaces, qui eut lieu dans le Majuscule de Charleville, Rachel avait évidemment gardé ses lunettes de soleil.

Un excellent moyen pour dissimuler les prémices d’un glaucome peu engageant.

Dans ce livre, écrit en collaboration avec un ancien rédacteur de Point de vue, elle raconte quarante années de deuil, depuis que son amour de jeunesse, metteur en scène écorché vif, artiste à fleur de peau,  brun ténébreux et mélancolique, s’était encastré dans un poteau télégraphique italien, au volant de son Alpha Romeo.

« Mon Stefano »

Rachel, actrice aux mille facettes, sublima l’hémistiche racinien, à l’époque du TNP (« Vilar a toujours été un père »). Célèbre pour ses habitudes de tournée (« Une loge sans roses est une loge vide. »), on raconte d’elle qu’elle connut intimement Noiret.

« Un ours mal léché. Un cœur qui saigne. »

A l’aube de ses quarante ans (« Même les plus belles fleurs finissent par faner ») la Madone des planches rejoignit la capitale, mit à ses pieds les grands boulevards. Elle donna la réplique, avec panache, aux monstres Beller et Balutin, tant à la Michodière qu’à la Porte Saint-Martin. En ce temps-là, elle régnait sur Paname, tutoyait les seigneurs.

« Comment elle va, ma grande Brialy ? »

De cette glorieuse époque, Rachel tait pourtant certains détails, dont une apparition fugace dans le clip de Julie Piétry, Eve lève-toi.

Toujours splendide malgré les années, elle s’exila de nouveau, fricota un temps avec un armateur chypriote, imposant pourvoyeur en champagne, ce breuvage « bon pour le teint, bon pour le talent, bon pour la vie ».

La Boisson de l’Amour.

Pour évoquer cette période où elle traînait au bord de la piscine en lisant Match, Rachel n’emploierait pas l’expression « être entretenue ».

Elle vivait.

Puis elle avait voulu prendre le temps de rêver, de respirer, d’entendre de nouveau la langue de Monsieur Molière au Français.

A Paris, les choses avaient changé. Le Mari, la femme et l’amant avait laissé place à Faites l’amour avec un Belge ou Couscous aux lardons. Les grands s’étaient retirés, il ne restait plus que Huster, à la limite.

Dans son petit appartement décoré de manière austère, Rachel vit seule avec ses chats. Là, dans ce qu’elle appelle son refuge, elle a opté pour le silence.

 « Mon âme est trop sensible à la musique. C’est trop de douleur. »



68//Qassim

Attaché aux valeurs de la République de France, Qassim n’est pas allé jusqu’à voter Marine le Pen. C’était moins une. 

Le moment de la journée qu’il trouve le plus satisfaisant, c’est quand il entre dans les vestiaires de sa salle de muscu en costume Zara, par-dessus une chemise rose. A ce moment-là, il met ses lunettes de soleil, fronce les sourcils et marche, comme un héros, au ralenti. 

S’il sort, le samedi, c’est pour claquer son fric dans les clubs, rincer au cognac ses supérieurs hiérarchiques, qu’il appelle ses collaborateurs. Enfin saoul, il entame pour la centième fois son dithyrambe dédié à Christophe Rocancourt, un vrai héros des temps modernes : « le mec a quand même niqué la meuf à Mickey Rourke ! ».

Qassim tient à son Q : il trouve que ça en jette plus qu’un K, ça fait plus américain, « moins bougnoule ». Ce Q lui a coûté beaucoup d’argent et de nombreux aller-retour à la préfecture qui, pourtant, persiste à lui refuser le changement de son patronyme. Dommage : Mc Johnson, c’est quand même plus classe que Benboudaoud.  

Affalé sur une banquette d’un club, un whisky coke à la main, Qassim commence toujours ses monologues par : « Dans le monde, il y a deux catégories de gens ». 

Il fait bien sûr partie de la seconde. 

Le reste du temps, il préfère les composer selon l’exorde suivant : « Si j’étais au pouvoir, je peux te dire que ». C’est dans ces moments-là qu’il impressionne le plus. 

Partisan de l’intervention militaire dans les quartiers, il rétablirait « direct » la peine de mort, même pour les délits mineurs, afin de donner l’exemple. « Ces mecs-là, ils ne comprennent que les coups de trique, je les connais bien », assure-t-il en parlant assez fort pour se faire entendre par le plus grand nombre d’invités, lors de l’université d’été de l’UMP. Il compte bien se faire repérer par un limier du parti, qui aurait besoin d’un jeune issu de la diversité bien intégré, et propre. 

C’est pourquoi, fin communicant, il boit ostensiblement les verres de champagne qu’on lui sert et redemande les petits fours au jambon de Bayonne.

Longtemps agacé quand on l’interrogeait sur  ses origines, il s’accommode désormais des parents qataris qu’il s’est inventés au détriment des vrais, algériens, qu’il n’appelle qu’une fois l’an pour leur reprocher leurs mœurs « moyenâgeuses ». Quand il parle d’eux, il est ému, tant à leur place il serait fier de lui.  

Et pourtant, quand il faut, il sait faire preuve d’abnégation, et va même jusqu’à chanter ses racines, quand une blonde à string avec des dents de lapin accepte le verre de Martini Rosato qu’il lui fait offrir par le barman du Ramsès Dance Club. A elle, il réserve la virilité délicate des princes d’Orient, les promesses romantiques saturées de comparaisons animalières, les violentes crises de jalousie qu’elles adorent, les mots doux en arabe, tout cela pendant le quart d’heure précédant la traditionnelle pipe dans les chiottes. 

Il rêve de devenir franc-maçon.

Il se demande où adresser son CV. 



67//Patricia

Patricia est une battante.

A 45 ans, cette maman a choisi de consacrer 90% de son budget mensuel à la lutte contre le vieillissement. Bien que croyante, Patricia met tout en œuvre pour être la plus sexy du quartier. En plus d’un abonnement Gold sensations à Amazonia, d’un pass VIP U.V. Méga Sun et d’une batterie de crèmes amincissantes, cette secrétaire médicale  a récemment fait l’acquisition de deux seins, gros, bronzés, oranges.

« Deux bijoux. »

Celle qui a su, il y a dix ans, relever la tête après un divorce très délicat mène aujourd’hui la vie de princesse dont elle rêvait, enfant. Après avoir connu une longue traversée du désert et envisagé sérieusement l’écriture d’un  livre-témoignage mensonger (« Moi, Pati. Femme battue. »), elle partage maintenant la vie de Claude, dit Claudio, obèse à la peau mate, amateur de whisky-coca. Ces deux-là ont pris soin d’éviter de se marier une seconde fois (Claude avait, lui aussi, connu un divorce très violent dans sa vie d’avant), mais ont fait célébrer par un ancien animateur de la TNT une sorte d’union de concubinage administrativement factice, dans un riad, au Maroc.

« Une fiesta du feu de Dieu » dira Claudio, saoul.

Patricia, intransigeante en toute chose, méprise Christelle, la compagne de son fils Jérémy, 28 ans. Cette dernière ne fait jamais de sport, préférant la lecture et le cinéma. Patricia, mère aimante, ne comprend pas que son bébé à elle puisse être amoureux de cette femme qui n’en est même pas une.

« Dans dix ans, on l’appelle Carlos. »

Quand elle ne travaille pas à mi-temps, Patricia, elle aussi, lit des livres. Ainsi, la Courtney Cox de l’Essonne adore Eric-Emmanuel Schmidt. Mais également Télé Z.

Celle qui ne supporte pas qu’on l’appelle Patou (« C’est Pati. ») part tous les étés s’éclater à Saint-Trop’, avec Claude. Ils louent un bungalow à Cogolin, mais le cachent. L’année dernière, ils ont pu croiser Patrice Lafont, qui fait plus vieux qu’à la télé, et Bernard Montiel, qui se la joue un peu, mais qui est excitant.

Patricia est sûre que David Guetta a flashé sur elle, alors qu’elle versait un jéroboam de mousseux sur ses seins. Elle l’a vu dans les yeux de Cathy.

Pour son dernier anniversaire, Pati a reçu de son étalon le cadeau dont elle n’osait même pas rêver : une Opel Tigra. Malheureusement, il ne l’avait plus en jaune. Pour l’année prochaine, Claude voudrait lui offrir une nymphoplastie. D’abord pour l’esthétique, et puis pour resserrer un peu.

Samedi dernier, alors qu’ils regardaient Ruquier, Patricia a remarqué que Claudio complimentait beaucoup trop l’élégance d’Isabelle Mergault. Cela l’a déçue, une femme si vulgaire.

Patricia et Claude lisent Union.



Bonus #6 : Giulia

Giulia est bien embêtée d’avoir le sens du ridicule. Sans lui, elle porterait avec délectation à ses lèvres purpurines un porte-cigarette en ébène, ses cheveux noirs de nuit tomberaient en cascade sur sa peau diaphane, à peine couverte de la moire de sa chemise de nuit, qu’elle laisserait glisser le long d’un corps frémissant, s’abandonnant au désir qui l’emporterait au moment où ce jeune homme daignerait lui ouvrir les portes du plaisir. Aussi réaliste que le bon vieux football allemand, Giulia sait donc se contenter de cigarettes Vogue, de tangas noirs et des rythmes envoûtants d’Evanescence. Petite, Giulia se livrait à ses chorégraphies langoureuses sur du Phil Collins devant un père un peu limite et une belle-mère complice. Elle en a gardé le goût du spectacle. C’est pour cela qu’aujourd’hui elle télécharge secrètement les son et lumière de Mylène Farmer, quoiqu’elle assure n’aimer que la « musique baroque » - Björk, Massive Attack. Giulia ne se voit pas faire autre chose que de l’art, comme Amélie Nothomb, à qui elle s’identifie, car elle porte comme elle des chapeaux rigolos, et aime bien les mots compliqués comme « néanmoins » ou « dussé-je ». C’est ainsi qu’après un bref et coûteux stage de graphisme, elle vient de signer (un CDD) pour une agence de mannequinat (qui cherchait un webmestre).

Initialement publié dans Chronic’Art #74 : http://www.chronicart.com/



Bonus #5 : Silvio

Silvio a une certitude : personne ne sait qu’il est au RSA ; avec, dit-il, son sourire et sa tchatche pour seuls diplômes, ce chômeur de longue durée sait dénicher les bonnes combines. Ainsi, intégralement couvert de vêtements contrefaits, montre et bijoux compris, il arpente les rues de Beauvais, laissant les quelques rayons de soleil picards éclairer sa fine moustache et son costume Calvin Claïne. Là, il sait bien que l’odeur précise et musquée de son Scorpio lui offre une forme de charisme sexuel à toute épreuve. Silvio dit : « Mon Bodjo ». Il ajoute : « comme dans Austin Towers ». Amateur d’anis et de femme (il parle non pas des femmes, mais de la Femme), celui qui aime qu’on l’appelle l’Italien (ça n’est jamais arrivé) sait calmer tous les gars du Khedive quand ils poussent le machisme un peu trop loin : « Franchement, t’aurais Isabelle Alonso en face de toi Gérard, ben tu la niques… ». Silvio sait, au fond, que sa théorie tient difficilement la route. Mais il en rajoute un peu, avec une pointe factice d’accent romain, ou marseillais, ou créole quand vraiment il est bourré. C’est à ce moment là que Silvio aime conduire. Le soir tombé, lui et sa 504 roulent vers la baie de Somme. Là, entre deux clins d’œil à la limite du vice, Silvio regarde les mouettes, puis retourne à la maison, presque net.

Initialement publié dans Chronic’Art #74 : http://www.chronicart.com/



66//orlando

Né en banlieue parisienne, Orlando tente de faire croire depuis 43 ans qu’il a naturellement l’accent italien. Son père Luigi l’avait, lui, quand il quitta ses Pouilles natales pour l’eldorado Boulogne-Billancourt où il assembla tour à tour 4CV,  Dauphine, Renault 30 puis Super 5, pour finalement mourir d’un arrêt cardiaque alors qu’il fixait les essuie-glaces d’une Laguna.

Lui qui voulait être inhumé dans le caveau familial, au petit cimetière de San Severo, n’a pas pu réaliser ce rêve. Faute de moyens –chômage consécutif à un licenciement pour faute grave- Orlando privilégia la crémation. Les cendres de Luigi furent dispersées par ses anciens collègues, survivants de l’amiante, non loin d’une chaîne de montage de Kangoo.

Orlando, cœur tendre, tremble encore quand il évoque la mémoire de ce courageux ouvrier alcoolique et violent, ou quand il écoute son double CD best of Italia mi amor , qui compile les plus grandes performances vocales de chanteurs massivement belges.  Parfois, il regrette d’avoir le dos intégralement recouvert par le visage de Claude Barzotti, idée-tatouage saugrenue, erreur de jeunesse.

« La pasta est buona. »

Depuis quelques années dirigeant au sein du Football Club US Ville d’Avray, Orlando ne fait pas l’unanimité dans l’équipe de mini-poussins qu’il entraîne le mercredi après-midi. Et s’il a cessé d’inciter ses poulains à faire usage de produits dopants, il continue à organiser des paris sportifs bizarres dans le club House (un but égale un Pépito).

Certaines rumeurs font également état de « gestes déplacés ».

 Surveillé de près par la Ligue départementale, Orlando sent bien que sa vision du coaching n’est pas appréciée à sa juste valeur : s’il a fait de son fils Jérémy un titulaire indiscutable à la pointe de l’attaque, c’est que l’enfant de six ans et demi faire peur aux défenses adverses, grâce à ses 94 kilos.

Son petit Baggio.

Fraîchement divorcé, Orlando n’a rien perdu de sa superbe. En revanche, il a perdu tous ses cheveux. Dragueur rusé, il enflamme la piste du Caesar Club de Suresnes, chemise jaune entrouverte,  béante, humide, chaussures en reptile. En raison de sa grande notoriété (le physio, Abou, est un ami), Orlando trouve difficilement cinq minutes pour chier. Car le charme italien et l’odeur du Axe Temptation agissent vite sur les chaudes quadragénaires des Hauts-de-Seine, le plus souvent esthéticiennes.

Comme spaghetti ou ravioli, l’étalon Orlando envisage le terme sodomi comme intrinsèquement pluriel.

Au cours des vingt dernières années, Orlando n’a pleuré que deux fois :

-quand Zidane a mis le coup de boule.

- une simple surdose de peppéronis.

Olando n’ignore pas qu’il porte le même prénom que le célèbre impresario égyptien. Il estime que celui-ci est un gros pédé.



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Nelly voit tout à fait où elle pourrait mettre le parasol Nestlé que son mari a gagné au boulot.

Elle rigole toute seule en écoutant les deux gars de la Matmut, quand ils font leur pub, là, à la radio. Elle trouve qu’il est marrant le petit, là, avec sa barbiche, mais que l’autre, le grand, là, est quand même bel homme. S’il venait dormir chez elle, elle n’irait pas coucher dans la baignoire.

Nelly, à quarante ans passés, trouve qu’elle a quand même de la chance : un mari qui aime faire la cuisine, des gamins pas trop chiants, et une petite maison à la campagne, avec une piscine hors sol et un parasol Nestlé.

Nelly est pleine de fantaisie. Elle possède toute une collection d’objets à l’effigie de vaches : mugs, horloges, rideaux, sous-verres. Elle appelle sa famille « ma tribu », installe une boule à facettes dans la salle à manger le 31 décembre, ne se fait pas prier pour mettre son DVD de karaoké, chanter des tubes qu’elle trouve ringards («Etoile des neiges »), et d’autres qui lui rappellent ses premières années avec son Bernard (« Il a neigé sur les lacs »). Elle déteste Florent Pagny, qui s’habille comme un clown, et Pascal Obispo, qui s’y croit trop.

Nelly a des principes : elle interdit à ses gamins de voter pour que restent Leslie, Hakim ou Jean-Xavier, car ce vote se ferait aux dépens des autres candidats. Il faut être juste : ils ont, autant que les autres, le droit de se battre jusqu’au bout de leur aventure.

Nelly ne supporte pas les gens qui la font attendre à la caisse de l’Ecomarché, avec leurs bons de remise. Elle ne les trouve pas dignes. Mais elle ne le dira jamais à haute voix, car ce qu’elle supporte encore moins, ce sont les gens qui confondent dignité et revenus mensuels. C’est bien pour cela qu’elle vote à droite - quand elle vote, c’est-à-dire uniquement pour les municipales (ou, secrètement, contre Hakim). Il faut dire, à sa décharge, que le candidat UMP de son bled rural ressemble à s’y méprendre au grand de la Matmut.

Pourtant, elle n’est pas d’accord avec cette histoire de Guy Moquet. S’il n’en tenait qu’à elle, l’école n’enseignerait que l’orthographe et le calcul mental. Les arts plastiques, la philosophie, là, ça va bien un moment. Elle, quand elle écrit ses pétitions contre le plan d’urbanisme prévoyant  la construction de logements sociaux dans la vallée de Cousse, elle le fait sans fautes, et n’a pas besoin de calculette pour constater que depuis l’euro, la vie a au moins triplé.

De toute façon, Nelly ne croit plus en la res publica. Elle, qui travaille toute l’année à la fleuraison du rond-point  Pizza Hut de son village rurbain, a bien vu comme les élus méprisent les initiatives citoyennes de ses administrés. A cause d’eux, et malgré le boulot abattu, Montlouis-sur-Loire n’a pas obtenu sa deuxième décoration au palmarès des Villes fleuries.

Malgré toutes ses qualités, Nelly sait qu’elle n’est pas toute blanche : quand elle rencontre du monde, au Camping des Pins de Bormes-lès-Mimosas, elle ne dit pas qu’elle a une maison à la campagne, mais une maison de campagne.




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Maurice a sa botte secrète : lâcher une anecdote édifiante, éclairante, qui donne à penser entre la poire et le dessert. Ainsi, alors qu’une faune de trois dandys vieillissants et niortais attend sa verrine aux trois agrumes, il impose son souffle de raconteur pour décrire l’odeur qui régnait à Waterloo. Il commence : « au petit matin, dans une brume épaisse, alors que… ». Sa brillante intervention sera ponctuée de déglutitions sonores, à peine évitées par une abondante consommation de Salvetat.

Rotarien quoiqu’assez mince, infatigable coureur de vernissages et organisateur émérite de cafés-philo associatifs – il précise qu’il a eu l’idée avant l’imposteur Onfray –, Maurice se décrit volontiers comme un chroniqueur public, toujours prompt à exhumer légendes et détails édifiants sur la géographie des terroirs ou l’histoire de la pensée contemporaine. La preuve, il est allé jusqu’au « Super Banco ». Féru de la grande Histoire (« avec sa grande hache »), il peut évoquer, larme à l’œil et lunettes posées sur le front, ces poilus empalés sur une baïonnette.

Maurice a fait ses humanités et ne manque jamais une occasion de briller en société. A qui dit « atmosphère », il lance : « est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? » Il aime autant la sculpture (le penseur de Rodin et la Vénus de Milo) que la musique des anges. Dans les pizzerias, il commande toujours une « Quatre saisons », afin de placer sa blague de merde sur Vivaldi.

Il y a quelques années, il a transmis des rudiments d’héraldique et de calligraphie à son petit-fils Victor. C’était le devoir de Maurice de donner à ce garçonnet roux, joufflu et flûtiste de quoi devenir un homme libre. Lors des dernières festivités de Noël, ce dernier, amer, reçut un plumier Poivre Blanc et un livre illustré portant sur les fonds marins.

Maurice a déjà renvoyé un formulaire découpé dans Top Santé. En effet, il s’intéresse réellement aux bienfaits supposés du thermalisme. Il s’imagine déjà dans un bassin à bulles, engageant la conversation avec d’autres gens comme lui, des retraités ouverts, disponibles et Nouveau Centre. Des curistes capables, entre deux bains de boue, traînant avec peu d’entrain leur corps de plus en plus flasque, d’évoquer les affres de la vieillesse (la menace de la presbytie, le couperet de Parkinson, l’ultimatum de l’incontinence).

Ce dilemme sans réponse : Polident ou Steradent ?

A la fin des dimanches en famille, Maurice fume parfois la pipe. Ce qui lui fournit une excellente occasion de proposer un calembour un peu osé, juste ce qu’il faut en-dessous de la ceinture.

Maurice, qui a lu Coelho, se dit rassuré par la discrétion des couches Tena pour adultes.



Bonus #4 : Maïwenn

Maïwenn rappelle à l’envi qu’elle est étudiante à Rennes, ce qui est inutile puisqu’elle porte des sarouels orange et un piercing dans le nez. Quand elle parle, Maïwenn substitue les virgules et les points par un « quoi » traînant, qu’elle accompagne d’une bouffée de cigarette sans additif. Elle connaît deux fois plus de légumes que le dictionnaire Larousse, préfère le thé au café, le poisson à la viande, mais se lâche de temps en temps sur un pot de Nutella en gloussant devant une série américaine, se lançant pour elle-même : « Oh et puis merde ». Ce qu’elle aime par-dessus tout, ce sont les voyages. Comme elle trouve que les cultures différentes, c’est sympa, elle le dit très régulièrement, d’autant qu’elle vient d’apprendre le mot « altérité », sur lequel elle compte fonder la plupart de ses conversations à venir. Sur son CV, les mots « aime le contact humain » sont en italique. C’est qu’elle aime les rencontres, au même titre que le tiep bou dien, le Vélib, le couch surfing, les petits commerces de quartier, les troquets sans prétention, les S’Miles, ou Gotan Project. En revanche, les gens qui ne votent pas, la loi Hadopi, les tomates espagnoles et Nicolas Sarkozy, c’est pas cool. Maïwenn, bien entendu, a un rire énervant.

Initialement publié dans Chronic’Art #74 : http://www.chronicart.com/